Le linge sale de la mode : nos vêtements tachés de polluants éternels
Vanessa Mardirossian n’avait pas pensé que la difficulté d’avoir un deuxième enfant pouvait être liée à son travail dans le milieu de la mode. Cette designer textile passionnée par la couleur a eu un déclic à la lecture d’un rapport de Greenpeace sur la présence de substances potentiellement toxiques dans les vêtements. Les teintures qu’elle utilisait dans son atelier pouvaient-elles expliquer cette infertilité momentanée?
Dans son atelier-boutique, Vanessa travaillait avec des teintures synthétiques, qu'elle appliquait sur les vêtements à l’aide d’une grande presse chauffante : On parle de 200 degrés quand on imprime, donc ça génère des vapeurs et des fumées. Et je n'avais pas forcément d'extracteur d'air.
J’ai trois enfants. Pour le premier enfant, il n'y avait pas de souci, pour le troisième non plus. C'était vraiment deux périodes où je n'étais pas dans cet atelier, exposée… Mais vraiment, la période où j'étais dans cet atelier, exposée quotidiennement à ces vapeurs-là, bien, j'ai vécu une infertilité de quatre ans, inexpliquée.

La designer textile Vanessa Mardirossian a travaillé pendant plus de 20 ans dans le milieu de la mode.
Photo : Radio-Canada / Maxime Girard
Depuis les années 1980, la vente de textiles synthétiques a explosé. Les vêtements se font techniques et colorés, en particulier dans le rayon des sports et du plein air. Grâce à des fibres à base de plastique ou d’additifs appliqués sur les étoffes, on développe de nouveaux matériaux de haute performance, respirants ou imperméables, antitaches, ignifuges ou anti-froissage. La pétrochimie qui s’est invitée dans notre garde-robe vient cependant avec un cocktail de substances que l’on suspecte être des perturbateurs endocriniens.
Une grande famille
Les perturbateurs endocriniens regroupent plus de 1000 molécules aux structures diverses. Bisphénols, phtalates, parabens, composés perfluorés… Leur point commun : elles sont susceptibles d’interférer avec le système hormonal des animaux, y compris des humains.
On retrouve ces substances dans une foule de produits du quotidien. Elles sont entre autres utilisées comme agents de conservation, plastifiants ou fixatifs pour fragrances. Plusieurs pesticides sont des perturbateurs endocriniens, tout comme certains retardateurs de flammes présents dans les meubles ou le matériel électronique. Un grand nombre de PFAS (substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées), les fameux polluants éternels, en sont aussi.
Ces produits chimiques sont étudiés depuis des décennies par les scientifiques. On les soupçonne d’entraîner une série d’effets indésirables sur la santé humaine, notamment en lien avec la sexualité et la reproduction. Les perturbateurs endocriniens sont associés à la survenue précoce de la puberté chez les filles, à certains problèmes de développement des organes génitaux et à la baisse de la fertilité à la fois chez les hommes et chez les femmes.
En faisant des inséminations, j'ai réussi à avoir mon deuxième enfant, qui a malheureusement une mutation génétique assez importante
, raconte Vanessa Mardirossian. Elle sait bien qu’il est impossible de confirmer scientifiquement un lien entre ces problèmes de santé et son travail dans cet atelier. Mais il lui est difficile d’écarter cette possibilité de son esprit.
Des risques encore méconnus
En plus des risques possibles sur la santé sexuelle, la science pointe vers un éventail d’associations entre les perturbateurs endocriniens et certains cancers (sein, prostate, côlon, entre autres), ou troubles du développement comme le TDAH et le trouble du spectre de l’autisme. On les suspecte même de faire partie des causes de l’augmentation de la prévalence de l’obésité ou de maladies chroniques comme le diabète.
Bien que des expériences en éprouvettes ou réalisées sur des modèles animaux aient montré l’action endocrinienne de plusieurs molécules, il est extrêmement difficile d’établir des liens de cause à effet précis chez les humains à l’aide d’études épidémiologiques.
On ne peut pas étudier l’humain aussi facilement que des petits poissons dans un aquarium!
, résume Valérie Langlois, chercheuse à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), qui mène une toute nouvelle chaire destinée à l’étude des perturbateurs endocriniens. Elle a consacré une bonne partie de sa carrière à l’étude des effets des perturbateurs endocriniens dans la nature.

Valérie Langlois étudie les perturbateurs endocriniens depuis plus de 20 ans.
Photo : Radio-Canada / Maxime Girard
Que tu sois un poisson, une grenouille, une tortue, un oiseau ou… moi, on a les mêmes hormones. C'est très conservé dans l'évolution. Les perturbateurs endocriniens vont affecter la reproduction, vont créer des intersexes. Ça veut dire un animal qui a les gonades masculines et féminines en même temps. Ils vont changer le développement. Ils vont empêcher une grenouille de se métamorphoser.
Pour les humains dont l’habitat naturel est la vie moderne, les facteurs qui influencent nos nombreux circuits hormonaux sont multiples, tout comme les substances auxquelles nous sommes exposés. Pour complexifier davantage leur suivi, les perturbateurs endocriniens peuvent agir à faible dose, seuls ou en combinaison avec d’autres. Et leurs effets sur la santé peuvent n’apparaître que des décennies après l’exposition, voire à la prochaine génération.
Il y a donc un débat scientifique qui flirte avec la controverse depuis des années. D’un côté, on fait valoir que les preuves ne sont pas assez solides pour s’inquiéter. De l’autre, on plaide en savoir assez pour appliquer le principe de précaution. Des enquêtes journalistiques ont dévoilé que l’industrie chimique assure un lobbying soutenu afin de ralentir l’encadrement des perturbateurs endocriniens et des PFAS.
Et notre garde-robe, dans tout ça?
Les personnes qui travaillent dans l’industrie du textile sont très exposées à toutes sortes de substances, d’autant plus que la production a souvent lieu dans des pays où les normes ne sont pas à la hauteur des standards nord-américains. Les vêtements que nous portons chaque jour ne comportent assurément pas les mêmes risques pour la santé, mais la nature de ces risques reste à déterminer.

Les tissus peuvent être cousus de molécules de toutes sortes.
Photo : Radio-Canada / Maxime Girard
Comme les perturbateurs endocriniens peuvent être présents dans les aliments, les objets et les emballages en plastique, dans des peintures, des produits ménagers, des cosmétiques ou des fragrances, les textiles ne sont qu’une source d’exposition parmi bien d’autres.
Quelques organismes américains et européens de protection des consommateurs ont trouvé des perturbateurs endocriniens dans les vêtements lors d’expériences maison. L’attirail de plein air se retrouve régulièrement au banc des accusés, tout comme les habits de sport, souvent faits de matières synthétiques en contact étroit avec la peau humide. Mais encore une fois, les études scientifiques d’envergure sur le sujet sont peu nombreuses.
Une des rares chercheuses à avoir étudié ces substances dans les tissus travaille à l’Université de Toronto. Miriam L. Diamond s’est penchée sur le cas des polluants éternels, qui sont appliqués aux textiles pour les rendre imperméables ou leur conférer des propriétés antitaches. En 2022, son équipe a publié une étude (Nouvelle fenêtre) dans la revue Environmental Science & Technology à propos de leur présence dans les vêtements pour enfants, en particulier dans des uniformes scolaires.

Miriam Diamond a étudié la présence de PFAS dans les vêtements pour enfants.
Photo : Radio-Canada / Maxime Girard
Elle explique que les enfants sont en plein développement. Leur système respiratoire et leur cerveau se développent... Ils sont particulièrement vulnérables devant de hautes expositions, et sujets à davantage d’effets néfastes.
Tous les uniformes de leur échantillon, des dizaines d’articles vendus au Canada et aux États-Unis, contenaient des polluants éternels.
Les PFAS peuvent être absorbés par la peau, ingérés ou inhalés, sous forme de composés volatils ou de poussières. Mais à quel point l’exposition aux polluants éternels et aux perturbateurs endocriniens qui se trouvent dans les vêtements nous contamine-t-elle? La science n’a pas encore répondu à cette question.
Je pense que nous devons décider de bannir les polluants éternels des uniformes scolaires. On ne devrait pas en retrouver là où ce n’est pas vraiment nécessaire.
Un problème environnemental de taille XXXXXXL
Le panier de linge sale de la mode cache également des impacts environnementaux importants. En plus de l’empreinte carbone imposante du secteur et de l’utilisation des terres et de l’eau, la pollution liée à cette industrie apparaît aussi difficile à plier qu’un drap-housse. Rares sont les écosystèmes où l’on ne retrouve pas de fibres textiles, naturelles ou sous forme de microplastiques, qui peuvent véhiculer des contaminants.
Miriam L. Diamond est commissaire pour la Earth Commission, une organisation scientifique qui a pour mission de déterminer des seuils justes et durables d’utilisation des ressources de la Terre. Une de ces neuf limites planétaires est l’introduction de nouvelles molécules dans les écosystèmes, autrement dit la pollution chimique. Cette limite aurait déjà été dépassée.

La pollution chimique est une des neuf limites planétaires à gérer de manière juste et durable.
Photo : Radio-Canada / Charlie Debons, avec les informations du Stockholm Resilience Centre, Richardson et al, 2023
Plus du tiers (Nouvelle fenêtre) de ces produits chimiques restent inconnus du public parce qu’ils sont jugés confidentiels ou parce qu’ils sont mal décrits par l’industrie. Il va sans dire que l’innocuité de chacune de ces molécules n’a pas été vérifiée. Le remplacement des perturbateurs endocriniens avérés, comme le bisphénol A, mène parfois à l’introduction de nouvelles molécules problématiques comme le bisphénol S, qui montre lui aussi des interactions hormonales.
Mon collègue Zhanyun Wang a déterminé qu’il y a 350 000 produits chimiques sur le marché mondial. C’est impossible d’expertiser autant de substances.
Plusieurs scientifiques et organisations plaident donc pour imposer l’examen des nouvelles substances avant leur arrivée sur le marché, et idéalement, dans un effort mondial concerté.
Un mouvement mondial pour endiguer la pollution chimique
Quand Vanessa Mardirossian a pris conscience des risques toxiques de la mode pour la santé des humains et des écosystèmes, le déclic est devenu un moteur d’action. J’ai entrepris une recherche doctorale à l'Université Concordia. Ce que je propose, finalement, c'est de réfléchir à l'impact de la couleur sur l'environnement et sur la santé.
La designer textile s’intéresse à la vaste palette de couleurs qu’on peut obtenir à partir des plantes. Sa thèse l’a menée à la rencontre de spécialistes des teintures végétales à travers le monde, qui ont contribué à son projet d’écolittératie du design textile
. Elle souhaite explorer et faire découvrir les savoirs ancestraux au sujet des plantes tinctoriales, et développer de nouvelles techniques pour créer des couleurs vives qui ne tachent pas la planète. L’utilisation de déchets agroalimentaires, comme des pelures d’oignon ou des résidus de l’industrie vinicole, lui a permis de recréer toute une palette de teintures dans un esprit d’économie circulaire.
Au-delà de la couleur, c'est tout un système à repenser, à réfléchir. Parce que la problématique, c'est aussi la surproduction. Et c'est de se dire : pourquoi ces teintures devraient durer des centaines et des centaines d'années, au risque d'être persistantes dans l'environnement, alors qu'une mode, tous les six mois, on a envie de la changer?
Vanessa n’est pas la seule à développer des solutions. Plusieurs joueurs de l’industrie ont déjà revu leurs façons de faire afin de limiter l’utilisation de substances néfastes. De nouvelles réglementations qui voient le jour un peu partout dans le monde ne sont pas étrangères à ce mouvement.
Les États du Maine, de la Californie et de New York, notamment, ont banni les PFAS dans les textiles et d’autres produits de consommation. La France, premier pays à avoir lancé une stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens, vient également d’adopter une loi qui bannit les PFAS des vêtements, cosmétiques et farts à skis. Le Danemark est également à l’avant-garde dans ce type de législation. Le gouvernement canadien, quant à lui, développe actuellement un cadre qui limitera l’utilisation des polluants éternels.
Vers quelles fibres se tourner?
En attendant, il est possible de limiter son exposition quotidienne aux perturbateurs endocriniens, ce qui est particulièrement recommandé aux femmes enceintes. Au rayon des vêtements, la tâche n’est malheureusement pas simple. Selon Miriam L. Diamond, les mentions antitaches
et imperméable
peuvent indiquer la présence potentielle de PFAS. Mais même pour ses yeux d’experte, il est impossible de savoir avec certitude quelle substance se trouve dans un vêtement sans une analyse poussée…
À sa grande surprise, elle a par exemple relevé des taux plus élevés de PFAS dans les uniformes antitaches en coton qu’en fibres synthétiques. Le coton absorbe l’eau plus facilement, alors il faut mettre plus d’antitaches pour obtenir la même protection. Ce qui est fou, c’est que les niveaux trouvés dans ces uniformes étaient à peu près les mêmes que dans les vêtements de plein air et les imperméables.
Les matières naturelles ne sont donc pas nécessairement des valeurs sûres. Les lainages sont parfois colorés ou traités avec des produits synthétiques potentiellement néfastes. Les fibres à base de végétaux ou de produits animaux sont régulièrement mélangées à des fibres synthétiques, ce qui annule leur potentiel biodégradable et les rend difficiles à recycler.
Certaines certifications garantissent l’absence de PFAS, comme le sceau OEKO-TEX. De plus en plus de fabricants ajoutent des mentions précisant cette absence sur leurs étiquettes. Des informations qui peuvent être ardues à obtenir et à vérifier sur des plateformes d’achat en ligne comme Temu et Shein, qui ont été pincées à dépasser les limites pour certaines substances toxiques.

Regardez le reportage de Marianne Desautels-Marissal et de Maxime Girard présenté à l'émission Découverte.
Photo : Découverte
Valérie Langlois fait valoir une convergence entre l’application d’un principe de précaution pour la santé et une volonté de diminuer son empreinte environnementale. Plus on achète, plus on augmente nos risques d'être exposés à des choses ou des substances. C'est aussi simple que ça!
À la maison, on peut essayer de diminuer nos charges, mais il ne faut pas faire de l'écoanxiété avec ça, parce que c'est impossible d'être à zéro… On ne peut pas être exposé à rien.
Garder nos vêtements très longtemps et acheter de seconde main pourraient constituer des précautions simples et économiques, en plus de réduire les conséquences sur l’environnement… en supposant que les substances dégagées par les vêtements sont davantage libérées alors que la matière est neuve. Ici aussi, la science devra faire son œuvre pour nous aider à y voir plus clair.
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